premier bulletin de santé de l’Intrepide

le-secretaireJe dois porter à votre connaissance que votre héros et aussi mon ami a été victime d’un petit coup, disons, de surmenage intellectuel après toutes ces révélations plus surprenantes les unes que les autres. Quelque chose comme une overdose d’informations qu’il n’a pu digérer. Il semblerait que toutes ces perspectives lui aient donné le tournis. Ces derniers jours, il n’arrivait plus à se tenir debout, encore moins à monter à vélo. Ici, on lui a fourni pour quelques jours une chambre avec un lit près de la fenêtre. J’espère que, vu sa robuste constitution, il ne devrait pas tarder à être remis sur pied. En attendant, il a ordre de garder la chambre et se nourrit exclusivement de bouillons de volaille et de Martine à la plage.

lICN’en croyez pas un mot. J’ai effectivement grillé quelques neurones à la découverte de tous ces centres parallèles. Ces centres excentriques si j’ose dire. Un vertige existentiel. Exocentré.Tous ces gens qui cherchent à leur façon…c’est émouvant, non ? Ces multiples centres qui se cherchent, se croisent, se meuvent dans l’espace infini des idées…Moi j’avais besoin de faire le point. Me mettre en retrait de ma propre aventure. Me concentrer sur mon centre à moi.Vous pouvez comprendre ça? Alors j’ai décidé de m’octroyer quelques jours pour faire un brèque. Tout va bien. Ils s’occupent tous parfaitement de moi. Pour l’alimentation, bouillon de volaille, a dit le docteur. D’accord. Mais j’ai aussi pas mal de tablettes de chocolat et des packs de bière sous le lit. Quant à “Martine à la plage”, c’était juste pour donner le change. Pour qu’on me fiche la paix. Bientôt reviendra le temps où je me pencherai à nouveau sur les cartes routières.
Voici plusieurs mois maintenant que je suis parti à la recherche du centre. Plusieurs années même si je compte tous mes voyages où je suis parti sans savoir ce que je cherchais. Sans savoir même que je cherchais. Sans chercher à savoir. Quand on part sans chercher, on risque de trouver sans savoir. Ah, je peux dire que j’en ai fait du chemin et vu du pays, et lu, et écouté tant de gens qui ont tous quelque chose à me dire de leur centre. Un sacré paquet. Je pourrais même dresser un atlas des centres. Mon repos forcé m’oblige à tout remettre à plat. Comme mes pneus. Bon moment pour faire un premier bilan.

un diagnostic

images

A titre personnel, j’ai fait une analyse précise de ce cas clinique. A la lecture du carnet de voyage de l’Intrépide Centripète, je suis enclin à poser le diagnostic suivant : le patient est impatient, il manifeste une tendance évidente au déplacement, il a du mal à rester en place. Cas typique de dromomanie. Visiblement, il recherche l’effort sous forme de pédalage constant : bigorexie classique. D’autre part, il ne tient pas compte des observations pourtant sensées de son secrétaire (que je trouve bien patient, lui). Sa recherche du centre ne s’appuie pas sur un raisonnement logique, c’est de la misologie ou je ne m’y connais pas. Son souci maniaque de collectionner les centres, même s’ils ne ne lui sont d’aucune utilité, ressemble bien à un trouble obssessionnel compulsif, une forme de syllogomanie philologique. il est évident qu’il souffre également d’une forme aigüe de centrophilie galopante. Ajoutons à ce tableau chargé ses mentions de rêves où apparaissent des vélos: classique cas d’hypnocyclie. Il est aussi et de toute évidence, cyclophrène, ce qui peut être considéré comme un atout dans les descentes délicates. Je suggère pour I’Intrépide Centripète une cure prolongée de chaise longue à l’abri du soleil si possible. Et surtout d’éviter les médecins.
Docteur Ivan Chaumettes

jolis logogrammes

imagesCher Intrépide, j’ai appris récemment votre petit passage à vide et je viens vous souhaiter un prompt rétablissement. Ma mère et moi, nous suivons de près vos péripéties et il nous tarde que vous repartiez. Grâce à un site de création sympa sur internet, Tagxedo Creator, je viens de réaliser quelques logos pour illustrer votre aventure ou coller sur votre T shirt ! Bonne route !
Iasuko Catankari
IC 2

le-secretaireTenez, j’ai profité de quelques moments de loisir pour continuer ma pêche à pied comme vous dites. J’ai mis de côté à votre intention des petites graines de pensées qui peuvent vous aider dans votre propre réflexion. J’ai pensé à vous en collectant celle-ci, de Paul Valéry: “il se rassemble en un point inétendu et reste la réalité qui lui est coordonnée. Il n’appartient pas au monde, il est une limite du monde.”

lICAh ah, votre fameux humour me ramène à un peu d’humilité si besoin était. Mais je n’en ai pas vraiment besoin. J’ai dit il y a peu que j’étais parti de l’extérieur, des marges. Où que j’aille, je ne peux que me rapprocher de mon but, non ? J’ai déjà compris plusieurs choses, un, que tout le monde ne court pas après le même centre, deux, que je suis déjà au centre …de ma propre action. Continuez à m’encourager de toutes les façons possibles.

condensé de centrologie

le-secretaire
Toujours fidèle à notre mission, hier soir j’ai cherché fort tard dans l’abondant fonds documentaire du 4XC, notre Centre de Consultation des Communications Concentriques. J’ai fini par tomber sur la notion de « centrologie ». J’aurais dû me douter que quelqu’un, fatalement, y aurait pensé. Je l’ai trouvé dans un ouvrage de Jean Alphonse, « pour une métascience ». Je vous livre un bref passage pour tâcher de vous éclairer : « …la centrocomplexité, au sens teilhardien, mesure le degré de centréité auquel coïncide un niveau de complexité, réalisé à l’exocosme, en direction d’un investissement endocosmique. La centrogénèse procède de comvergences complexificatrices depuis le diversement individué. A l’opposé de la monadologie visant la connaissance de la diversification métamorphiquement individualisatrice depuis des caractères particuliers, la centrologie étudie les relation synergiques et synthétisatrices à permettre la finalisation constitutive de l’Univers vu ainsi qu’un tout insécable, unitaire, et non comme le contenant d’une totalité des parties mises en relation… » Je n’ai pas jugé bon d’en faire part à l’Intrépide. Il est encore convalescent. Sait-on jamais. Une rechute…

« 

Gwenaël D.

imagesEtymologiquement, le centre vient du substantif grec « kentron », de genre neutre, qui a pour sens premier « tout ce qui sert à piquer ». (Bailly -1078)
Qui voit là se pointer le compas du géomètre dardant sa neutralité mathématique pour ciconscrire un espace dont le tracé conquérant est un encerclement du pic à partir du pic se plante car il n’est pas question de s’enraciner mais bien de « piquer ». Aussi l’aiguillon du pâtre sur les flancs de son troupeau est-il par nature plus centripète que le compas du géomètre au cadastre circonférocement centrifuge (imaginez un peu qu’il rompît sa chaîne : pfuit ! à cent lieues le pourtour !)
Est-ce à dire que le sédentaire cherche à fuir le centre tandis que le nomade le vise ? En terme de clairvoyance le second paraît mieux outillé que le second, trop attaché contre son gré.
Voilà une piste à explorer : comment le nomade voit-il le centre ? M’est avis que l’Intrépide Centripète devrait interroger les gens du voyage sur un centre à la belle étoile.

à Gwenaël

le-secretaireGrand merci, Gwenaël, pour cette intervention érudite et ciblée…et pointue ! Le fait que l’étymologie du centre révèle le mot piquant n’en manque pas, de piquant. Il est vrai qu’il y a quelque temps, l’Intrépide lui-même se comparait à une flèche dardée sur sa cible. Sans vouloir aucunement le vexer, sa vitesse est sensiblement inférieure à celle d’une flèche. Mais il est vrai qu’il ne connait rien de la distance qui le sépare du centre. Nous pouvons retenir la leçon du rapport des nomades au centre. En fait,les peuples nomades sont gyrovagues, se déplacent toujours à l’intérieur d’un espace fini, celui de leurs nécessités : troupeaux, points d’eau, transhumances… Exemple grossier : un Peul, même nomade, n’ira jamais mener ses bêtes manger les lichens du Groenland. L’intrépide, du moins au départ, n’est pas nomade. Il explique qu’il vient des marges, de la périphérie,d’un ailleurs. Il ne devient nomade que par nécessité dans sa recherche du centre. Pour reprendre à notre compte votre comparaison, il mène son troupeau de rêves jusqu’à l’ultime pâturage, là où l’herbe est si grasse qu’il n’aura plus jamais besoin d’en partir…

le prince des archers

imagesLà-bas on raconte volontiers l’histoire suivante : l’Empereur qui était un fameux archer et particulièrement fier de son art entendit un jour parler d’un archer exceptionnel qui le surpassait en précision. L’Empereur curieux entreprit de monter une expédition pour rencontrer ce fameux champion, que l’on disait très agé de surcroit et dont le réputation semblait éclipser la sienne. Après plusieurs semaines d’un voyage pénible9-archers, la troupe arriva dans un village reculé des montagnes. Effectivement, accrochés aux arbres un peu partout on voyait des cibles de paille ou de bois avec toujours une flèche impeccablement plantée au beau milieu de chacune d’elles. L’Empereur s’enquit de cet archer merveilleux. On lui indiqua un vieillard qui prenait le soleil sur le pas de porte de sa masure. l’Empereur se présenta et sans détours lui demanda de connaitre le secret de son art. Le vieillard répondit malicieusement : Majesté, c’est pourtant fort simple. Je plante d’abord la flèche, puis je dessine soigneusement le cercle tout autour.

 

Ibn Caloun

imagesdervicheJ’aime cette idée du mouvement circulaire que représente la roue. Regardez, elle semble tourner sans fin sur elle-même autour de son moyeu. Mais c’est lorsqu’elle est livrée à elle-même, uniquement mûe par la main qui la fait tourner. Posez-la au sol, lancez-la de la main comme un cerceau ou entrainez cette roue au moyen d’une chaine et voici qu’en tournant sur elle-même, elle se met à se déplacer à la surface du sol. Son mouvement circulaire d’origine se transforme en déplacement linéaire ! La roue fait un tour complet sur elle-même. Seul l’imbécile dit : c’est un tour pour rien, puisqu’elle est revenue à sa position de départ. Car dans le même temps, elle s’est déplacée de quelques mètres ! Résumons: un mouvement cyclique qui parait sans raison; au centre même du moyeu, quelques atomes pratiquement immobiles; à la périphérie, des milliers de kilomètres ! quelle belle illustration de la course des planètes ! Le cycliste sur son vélo mime la course des étoiles. Imite le mouvement des astres. Les derviches de la tradition soufie, qui n’ont pas de vélo à leur disposition, évoquent à peu près la même chose avec leurs danses spiralées (sama ) qui exprime à la fois le mouvement et la verticale, le centre et la mutation du centre par le changement. Derviches-cyclistes, même combat !
Ibn Caloun

 

les danseurs d’IBn Caloun

le-secretaireEncore merci pour votre si intéressante contribution ! J’aime cette comparaison de la roue avec les astres, du mouvement orbital des planètes avec la giration des roues. J’aime cette analogie du cycliste avec la danse. D’ailleurs, ne dit -on pas « pédaler en danseuse » ? Le cycliste, juché sur son vélo, actionnant avec ses muscles des roues, des pignons, des plateaux, des engrenages, rejoint la grande famille des danseurs. Ballerines mécaniques. Ballet de manivelles. Chorégraphie de l’espace. Balistique du plaisir. Circulation du vivant. Tout ce beau monde qui virevolte, s’agite, tourbillonne, s’arrache pour quelques instants à l’attraction terrestre, imite le mouvement brownien des moucherons dans le soleil, de la poussière dans un rai de lumière, des millions de milliards de particules célestes dans l’univers !

les danseurs d’Ibn Caloun (2)

lICMoi, je retiens dans votre précieuse intervention deux notions contradictoires et complémentaires.
D’abord que le centre se déplace avec le danseur. Il est muable et dynamique, il change à chaque instant de position au gré des figures. Mais il n’en demeure pas moins centre, pivot des pas du danseur, centre de gravité de son corps. D’ailleurs, le corps du danseur ne peut quitter son centre de gravité sans courir le risque de tomber. Je trouve tout de suite l’analogie avec ma roue de vélo : mon vélo se déplace dans l’espace et donc l’axe de ma roue se déplace aussi. Tout à l’heure je passais à couvert des grands bois, maintenant je roule au soleil, tout à l’heure il sera appuyé contre un mur tandis que je serai attablé à la terrasse…Mais en même temps, l’axe n’a jamais cessé d’être le centre de la roue.
Il faut que je tire de ces observations toutes les conséquences utiles pour la suite de mon voyage…

le-secretaireMoi, j’en tire une conclusion sensiblement différente : quels que soient ses efforts et ses rotations et ses mouvements circulaires, jamais la circonférence ( la  jante) n’atteint le centre (le moyeu) . Sauf en cas d’accident très brutal. Il est tentant de faire le parallèle avec la situation actuelle de l’Intrépide, toujours mobile, toujours dynamique, mais toujours aussi physiquement ex-centré. Faut-il lui avouer mes craintes ?

Wu-chi

imagesIl est intéressant de constater que dans d’autre cultures, le cercle, même au repos, n’a pas la même signification. Dans la philosophie taoïste, « au début le monde était un vide infini dénommé Wu-chi. On le figurait par un cercle délimité par des pointillés. De ce vide émergèrent l’agir, l’action, le yang représenté par un cercle blanc et le non-agir, l’inaction, le yin représenté par un cercle noir. » (d’après C.A.Simkins)
Iolanda Cavalli

l’odeur de la charogne

imagesEst-ce l’aimant qui attire la limaille de fer ?
Ou bien la limaille qui attire l’aimant ?
Est-ce l’odeur de la charogne qui attire le chacal ?
Ou bien le chacal qui attire l’odeur de la charogne ?
Intrépide, est-ce le centre qui t’attire ?
Ou bien est-ce toi qui attire les centres ?

Idrissa Calembaye

désirs de centre

imagesTout être humain tend, même inconsciemment, vers le « Centre » et vers son propre centre qui lui confère la réalité intégrale, la « sacralité ». Ce désir profondément enraciné dans l’homme de se trouver au coeur même du réel, au Centre du Monde, là où se fait la communication avec le ciel explique l’usage immodéré des « centres du Monde ».(…) L’itinéraire qui conduit au Centre est semé d’obstacles et pourtant chaque cité, chaque temple se trouve au Centre de l’Univers.(..) Tout ceci semble montrer que l’homme ne peut vivre que dans un espace sacré, dans le « Centre« .(…) une certaine situation humaine que nous pourrions appeler la nostalgie du paradis. Nous entendons par là le désir de se trouver toujours et sans effort au Centre du Monde, au coeur de la réalité et, en raccourci, de dépasser d’une manière naturelle la condtion humaine et de recouvrer la condition divine…
Mircea Eliade in Images et Symboles p.69-70 op.cit.)

« Images et Symboles »

le-secretaireDe façon générale, Mircea Eliade, en philosophe des religions, développe de manière magistrale ce thème du Centre dans « le Mythe de l’Eternel Retour » et plus encore dans son ouvrage « Images et Symboles » paru chez Gallimard en 1952 et rédité en 1980 (collection Tel ) avec une préface de Georges Dumézil. Pour plus d’informations, le lecteur curieux se reportera directement à cet ouvrage (pages 47-72). Moi je n’ai pas jugé bon d’en fournir trop d’extraits à l’Intrépide Centripète. Il est encore convalescent. Ce qui lui faut, c’est une infusion de grand air et des piqûres à base de rayons de bicyclette !

l’Intrépide monte sur les planches

le-secretaireMais, vous l’aurez noté je l’espère, notre Intrépide se sent nettement mieux ces derniers temps. Je pense qu’il est en train de retrouver toutes ses facultés mentales et sa forme physique. Récemment il a même été convié en Ille et Vilaine, à la Station-Théatre, à expliquer son aventure et la partager sur scène avec deux comédiens pour le public. Il semblait déjà en grande forme.Augustes-Pédales